[Drask] Celui-Qui-Éclipse-Les-Étoiles

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[Drask] Celui-Qui-Éclipse-Les-Étoiles

Message par Drask le Jeu 7 Aoû - 8:48

NE pas penser.

Ne pas penser. Remettre le masque.

La disparition de Drask fut subtile au sein du Consortium. Cela pouvait passer pour une simple absence et n'inquiéter personne. Un jour le granok était là, à ruminer dans son masque, au sein de l'infirmerie. Un autre jour il le passait dans son lit, à marquer de son poids et de ses formes le matelas, distant et légèrement grognon, sans pour autant perdre ses manières.

Remettre le masque.

Remettre le masque. Inspirer profondément.

Ceux connaissant un peu mieux le granok aurait pu sentir quelque chose. Il était une ombre, plus vraiment présent, son esprit occupé à quelques projets. Sans être vraiment absent, il n'avait pas vraiment aidé lors des dernières missions. Cela aurait pu être catastrophique s'il n'avait pas déjà commencé à faire ses preuves auparavant.

Inspirer profondément.

Inspirer profondément. Baisser la tête.

Mais voilà. Son comportement récent débouchait maintenant sur ce simple fait : son absence des derniers jours semblait tout à fait normal dans le contexte. Du coup, cela n'alertait guère. Le granok grognon devait avoir eu besoin de s'isoler un peu, il était parti chercher du matériel médical pour l'organisation, il faisait des trucs... Peut-être. Il était occupé.

Baisser la tête.

Baisser la tête. Retenir un cri de terreur.

Ne pas y parvenir. Crier. Se rouler en boule et cacher le ciel de ses mains. Le masque, respirer dans le masque. Ne pas regarder le ciel, ne pas regarder le ciel...
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Drask

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Re: [Drask] Celui-Qui-Éclipse-Les-Étoiles

Message par Drask le Ven 8 Aoû - 8:41

VOUS feriez bien de reprendre un verre, ou d'en commencer un maintenant ! Parce ce que  je suis sur le point de vous raconter une histoire pas banale, et pas spécialement joyeuse non plus. À moins que vous soyez un genre de dérangé qui prend son pied avec le malheur des autres. Enfin, pour ce que ça me regarde...

Qui je suis ? Bah le narrateur pardi ! C'est à moi qu'incombe la toute relative tâche de raconter cette histoire-là. Que voulez-vous, on n'a pas toujours de la chance, la répartition du travail chez les narrateurs c'est un sujet très tabou... Et un milieu fermé ! Croyez-moi, si vous n'avez pas les bonnes connexions dans ce boulot, vous vous retrouvez à conter des histoires de seconde zone !

On va parler d'un type, normalement vous le connaissez plus ou moins. Si c'est pas le cas, vous vous êtes peut-être trompé d'histoire, mais bon, c'est pas bien dramatique, vu que le but de toute cette affaire c'est justement de vous présenter le gars, ou plutôt ce qu'il a vécu. Tu parles d'une épopée. Une biographie... Mais que voulez-vous ? C'est à la mode.

Bon, donc le type s'appelle Drask. C'est comme ça qu'il est connu actuellement. Vu qu'il est recherché, vous vous doutez bien que c'est pas son nom de naissance. Cependant imaginez que je commence à vous raconter l'histoire avec son nom d'origine. J'en vois deux-trois dans l'assistance qui seraient sans aucun doute bien perdus ! Et du coup je serais bien forcé de m'arrêter pour reconnecter les neurones de certains en réexpliquant l'affaire, et nous perdrions du temps, et de l'immersion.
Et moi justement, je fais ce boulot pour l'immersion, le rêve que je vends aux gens, l'étincelle dans leurs yeux... Et aussi la paye à l'heure !
Donc on va se simplifier la tâche : je vais remplacer tous les passages où figure son véritable patronyme par le nom que vous connaissez : Drask. C'est pas trop compliqué et ça ne met pas trop le chaos dans mes fiches.

Bref, notre histoire, on va la commencer à la belle époque de l'exil, ça doit pas parler à beaucoup d'entre vous, ça remonte quand même un peu. Parce qu'en plus Drask c'est un granok, alors il se paye le luxe de vivre depuis un bout de temps. Un jour je vous parlerais de ses débuts, sur Gnox. Mais ça sera pas pour tout de suite, je sens que vous n'êtes pas prêts.

La belle époque de l'exil, c'était quand on avait déjà pas mal de joyeux indépendantistes, rebelles et râleurs de toutes espèces qui s'étaient regroupés pour faire face au Dominion, enfin faire fesse plutôt, vu qu'ils passaient le plus clair de leur temps à fuir la flotte impériale. Faire face, fesse... Vous avez compris ?

Les types fuyaient sans cesse dans l'univers, à bord d'immenses vaisseaux-arches. C'était un sacré désordre. Le genre bordel organisé, la colonie de vacances draken. Imaginez une panoplie de survivants qui s'entassent où ils peuvent dans un transport militaire ! Les quartiers pris d'assauts, il ne restait plus qu'à bidouiller un peu les étages et créer d'immenses logements identiques. Des barres d'immeubles qui partent du fond du navire pour monter jusqu'aux plus haut sommets ! Une architecture standardisée à l'extrême. Même superficie, même organisation, même ameublement sommaire, même peinture dégueu'...
Passer entre deux de ces constructions, c'était se soumettre à une cacophonie impressionnante, non mais imaginez un instant, un bon millier d'âmes qui se plaignent de la faim, de la soif, du froid, des conditions intenables... Et bien souvent le tout en même temps ! Que dis-je un millier... J'ai oublié les gosses braillards !

Et là je vous parle des plus chanceux ! Ceux qui ont le luxe de se payer quelques mètres carrés d'acier froid, avec distribution de l'eau et de l'énergie à même le logement ! Pour les plus démunis, fallait tenter sa chance dans les bidonvilles, une sacrée affaire encore... Si vous voulez mon avis il aurait fallu tout nettoyer par les flammes ! Ouais, j'ose le dire : le pire du pire des exilés !
Ils s'installaient où ils pouvaient, se faisant de la place sous une passerelle ou dans un ascenceur en panne. Au début y'en avait qu'une petite dizaine, mais avec le temps, les nouveaux venus, les naissances, le développement... Bah très vite c'était des étages entiers ! Certains avaient des tentes, d'autres juste un sac de couchage ou même pas une boîte de sardines de l'espace. Il y avait du troc, du crime, de l'entraide et de la magouille. Le paradis pour les cafards. Quoi ? Vous aimez pas mes comparaisons ? Bah moi au moins j'ai pas peur de parler de ce qui va pas dans le système !

Et tout à l'heure je vous ai défié de passer entre deux barres de logements, pour rigoler. Mais dans les bidonvilles c'était impossible de faire deux pas ! Bah ouais, des gens les uns sur les autres, des détritus partout, des tentes, des sacs, des affaires, des gens (encore oui, ils étaient beaucoup) ! C'est bien simple au bout de plusieurs années on ne voyait même plus le sol, les familles bourgeoises des lieux se réservaient les zones avec les monceaux en cartons pourris écrasés sur plusieurs couches. C'était plus confortable pour dormir dessus...

Bien sûr je critique, mais faut reconnaître que les dirigeants des exilés, et des vaisseaux-arches même ne pouvaient guère faire mieux. C'était toute une population à gérer dans le lieu le moins adapté de l'univers : un vaisseau spatial. Avec la nourriture et tout le reste à distribuer et en plus avec le Dominion au train, c'est d'ailleurs un miracle qu'ils soient arrivés jusqu'à Nexus !

Quoi ? C'était pas du tout pareil sur votre vaisseau à vous ? Des cryotubes ? Non mais vous me prenez pour le dernier des crétins ou quoi ? Évidemment qu'ils en avaient aussi, des fainéants au frigo. Seulement eh beh, il n'y avait plus de place ! Ils ont même pensé à en caler deux par tube pendant un temps, mais bon ça aurait fait jaser. Et puis de toute façon si vous ne me croyez pas, c'est pareil pour moi hein, c'est une histoire ! Alors laissez tomber vos contre-arguments assassins et faites place à votre âme d'enfant !

Avec toute cette misère, c'était pas étonnant que certains en profitent. Et la justice exilée étant ce qu'elle est, les criminels risquaient moins gros parmi eux que du côté du Dominion. Il y avait des tas d'intérêts à se lancer dans le monde des affaires : respect, peur, richesse, territoire. Ça parraissait facile. Au tout début, cela avait simplement été des regroupements par familles ou connaissances, et avec le temps et le développement, deux trois familles s'étaient faites un nom dans la magouille et l'art du profit sous le manteau. Je dis famille mais il faut nuancer : il suffisait de bosser pour l'amie de la soeur du troisième lieutenant de l'oncle du gang pour être des leurs !

Les plus anciennes marchaient beaucoup plus avec la confiance et la renommée. Ils avaient oeuvré pour les démunis, avaient fait leurs preuves dans les quartiers. Bon c'était pas des luminais non plus, il y avait de la zigouille et du passage à tabac, mais c'était jamais gratuit ! Pas comme les nouveaux venus, qui essayaient de se faire remarquer en frappant fort et sans discernement. Ça arrive souvent quand on confond peur et respect ça, travail d'amateur...
Du coup, des groupes entiers de malfrats se livraient des guerres de contrôle dans les bidonvilles et les nids (c'était comme ça qu'ils appelaient les logements, rapport à la hauteur). Mais pour éviter d'alerter le personnel armé trop souvent et voir tout ce petit écosystème balayé à coup de fusil laser, les gangs se la jouaient discrets ! Coups de couteaux plutôt que flingues, politique de l'aveugle-sourd-muet, suppression des témoins et pots-de-vin pour les patrouilles, c'était quand même bien huilé !  Fallait limiter la casse autant que possible et réfléchir à deux fois avant de causer du grabuge.

Et là, pile au moment où vous vous dites que je vais jamais vous parler de votre copain Drask, BOOM ! Le voilà justement ! Vous ne l'avez pas vue venir celle-là hein ?
Le granok bossait pour un jeune gang, des types pas très malins qui pensaient pouvoir se faire un nom et du profit dans ce monde d'acier, de crasse, de vide interstellaire et de survie. Lui-même n'était plus tout jeune déjà, mais ils ne fréquentaient pas les humains depuis si longtemps. Et c'était soit accepter de travailler pour eux, soit faire partie des plus démunis. Bah ouais, la loi de la jungle !

Drask faisait un peu tout : passage à tabac, paire de mains supplémentaires, force dissuasive, escorte et nettoyage des lieux compromettants afin d'éviter une enquête à bord. Il était encore tout jeune dans ce genre de boulot, même s'il avait déjà vécu plus de temps que n'importe quel humain. Mais du coup, pour éviter qu'il fasse des conneries tout seul, on lui avait collé un binôme. Un gars fiable pour lui apprendre les ficelles du métier.

Le gars en question se nommait... Attendez un peu... Ha ça m'échappe ! De toute façon c'est pas très important pour l'histoire. On a qu'à l'appeler chaise. Pour meubler... Ha hahaha ! Quoi ? Ça vous fait pas rire ? De toute façon c'est ma narration, je fais ce que je veux.

Donc Chaise et Drask avaient été appelés pour un nettoyage du côté des nids. Le cycle de nuit était déjà bien entamé à bord, ça donnait aux zones résidentielles une certaine quiétude. Hormis quelques bots de sécurité et des caméras, il suffisait d'avoir l'air de se promener pour avoir la paix. Nos deux nettoyeurs avaient revêtu des habits sobres et progressait en vitesse dans les passages du vaisseau, des sacs épais à la main.

Dans ce genre d'affaires, l'élément le plus important était le temps. Et pourtant il était le plus incertain. Combien de temps les voisins allaient-ils mettre pour contacter le poste de sécurité de leur quartier ? Combien de temps pour qu'un témoin de la scène ne fasse l'intéressant auprès des mauvaises personnes ? Combien de temps avant que les corps ne commencent à sentir ?

On leur avait donné une adresse, un étage et une porte précise dans les nids. Rien de plus. C'était à eux de faire le reste, évaluer les dégâts, sortir le matériel nécessaire et reconstituer les événements, pour leur curiosité personnelle.

Les escaliers semblaient sans fin. Le différent s'était produit à une bonne hauteur, dans les derniers nids. Tandis qu'il gravissait les marches en économisant son souffle, Drask pouvait entendre les tranches de vie de la population à travers les murs trop fins. A certains étages, il n'y avait pas de portes, seulement des encadrements donnant directement sur un logement. Et à plusieurs reprises, le granok et l'humain rencontrèrent des groupes de personnes tenant réunion dans les escaliers même.

D'ailleurs, les quelques âmes qu'ils croisaient ici et là ne posaient pas de questions, elles comprenaient bien vite, à l'apparence des deux visiteurs. Et après un premier regard, les yeux se détournaient pour de bon, niant leur présence pour le bien-être de tout le monde.

Enfin, ils arrivèrent à l'étage. Ils abandonnèrent donc les escaliers sans grands regrets pour s'engager dans le petit couloir composé d'une dizaine de portes. Pour les différencier, chacune arborait un numéro, qu'il soit tracé à la peinture à même la porte ou sculpté dans un morceau de bois cloué sur le battant.

Les deux envoyés s'arrêtèrent donc devant la porte. Leur porte. Si toutefois la numérotation était correcte. Ils fixèrent en silence le panneau de métal puis échangèrent un regard, le premier depuis qu'ils avaient franchi l'entrée du bâtiment, tout en bas. Chaise posa son sac et sortit un long couteau de sous sa veste sombre. Drask l'imita, à ceci près qu'il s'arma pour sa part d'une long tuyau qu'il sortit du sac. L'objet devait avoir eu une utilité moins violente que ce à quoi le granok le destinait. Le morceau de feraille avait été écrasé et recroquevillé sur lui-même à la base, avant qu'une bande adhésive épaisse n'enroule cette partie pour fournir une poignée confortable. Quant à la tête, celle-ci était ornée de clous plus ou moins droits qui transperçaient le tuyau dans une organisation plutôt aléatoire.

Vous allez me demander pourquoi deux simples techniciens de surface pour scène de crime apporteraient des armes pour des cadavres ? Bah tout simplement parce qu'après plusieurs mauvaises surprises, Chaise avait décidé qu'il valait mieux ne prendre aucun risque avec les morts, surtout quand ceux-là ne l'étaient pas vraiment...

Drask saisit la minuscule poignée dans son énorme main et son regard chercha à nouveau celui de son comparse. Chaise hocha la tête, et, toujours dans un silence quasi-religieux, la porte fut ouverte.

La standardisation avait du bon : les deux nettoyeurs savaient parfaitement comment était construit un logement. C'était toujours le même rectangle composé d'un coin avec un ameublement sommaire pour la cuisine et le stockage des vivres, tout de suite sur la gauche en rentrant. Ensuite, en suivant le mur sur la gauche, on rencontrait une cloison qui scindait l'espace pour offrir l'intimité nécessaire à une salle de toilette. Cela laissait bien les trois quarts de l'espace pour une grande pièce centrale, dont l'utilité et l'organisation étaient laissées à la discrétion du locataire.
Avec les quelques mètres carrés qui faisait la surface du lieu, faire le tour de la pièce avec le regard ne prenait guère de temps. Ce fut Chaise qui s'y colla, passant légèrement la tête dans l'ouverture en se décalant pour éviter les éventuels agresseurs collés aux murs. Heureusement pour lui, rien ne vint rompre l'harmonie entre sa nuque et sa tête. L'humain se replaça dans la sécurité à l'extérieur du logement et fit signe à Drask d'y entrer. Le granok baissa la tête et replia les épaules le temps de passer l'embrasure.

C'était un logement assez banal dans l'ensemble. Avec ce qu'on aurait pu attendre de ce genre d'habitation. Ici une table, là une paire de lits. Des affaires posés sur une étagère branlante. Quelques décorations sommaires et même une corbeille à fruits.

Banal, les cadavres qui jonchaient le sol l'étaient moins.

Drask en comptait six. Six humains qui étaient étalés ici et là, dans des positions pouvant clairement indiquer une empoignade violente. Des traînées de sang révélaient les derniers actes des mourants. Ici on s'était battu jusqu'à la fin, là on avait tenté de fuir... Et encore ici, et bien... Il est possible que cet infortuné ait eu envie de croquer une dernière fois dans un fruit !

Le granok tourna la tête pour observer la cuisine et la porte fermée donnant sur la salle d'eau. Rien de plus. Il la tourna alors dans l'autre sens pour prévenir son compagnon d'une paire de syllabes sobres.

"C'est bon." La voix basse et posée résonna dans la pièce, renvoyant un écho sourd quasi-instantané aux oreilles invisibles du Gnoxien.

Chaise s'engagea à son tour dans le lieu et examina, tout comme le granok avant lui, le carnage. Des corps, du sang sur le sol et les murs, mais heureusement, pas de trace plus prononcées. A son tour, il prit la parole, parlant pour Drask et pour lui-même.

"Six corps.  On va les balancer dans le vide ordures."

A chaque étage du bâtiment se trouvait un conduit permettant de faire descendre aisément les déchets journaliers de chaque habitant. Il suffisait d'ouvrir une lourde trappe située non loin de la cage d'escalier et d'y jeter ses détritus qui entamaient alors une descente raide jusqu'à d'énormes broyeurs à déchets situés dans les niveaux inférieurs, qui oeuvraient pour tout le vaisseau.

Dans le cas de nos filous, cela avait son intérêt : une méthode de destruction simple et utile des preuves. C'était ainsi que finissaient le plus souvent les loyaux soldats des familles morts pour la cause. J'ai personnellement toujours vu cela comme une sorte de métaphore. Ordure tu étais, ordure tu finiras, ce genre de choses. Bien pensé, vous ne trouvez pas ?

Drask hocha donc la tête, c'était la meilleure solution, et de toute façon il n'était pas du genre à discuter à cette époque. Il s'agissait pour lui de faire ses preuves. Le granok se dirigea vers l'entrée, prit les deux sacs qu'ils avaient laissé là et referma la porte sur eux pour leur donner l'intimité nécessaire à ce genre de bricole.

Chaise se saisit d'un sac et l'ouvrit. Il en sortit d'épaisses serviettes et des produits à même d'effacer les traces de sang incrustées dans le sol. De son côté, Drask déployait un immense sac poubelle. Apparemment les décédés chanceux auraient même le droit à un voile mortuaire.

Emballer un cadavre dans un contenant à même de faciliter son transport tout en évitant de tâcher les alentours n'est jamais facile. C'est vrai : il faut tenir compte de la discrétion, du poids, de l'encombrement, de la facilité de prise... C'est un vrai casse-tête pour tout honnête assassin qui cherche à faire disparaître une victime. Personnellement je recommande toujours les combinaisons spatiales. C'est vrai après tout, c'est taillé pour un corps, ça isole complètement et en plus ils sont parés pour une sortie en plein espace... Bon c'est vrai que c'est pas très discret... Et que c'est un gâchis certain... Mais bon au moins je propose moi !

L'humain était occupé à frotter une flaque tenace tandis que le granok fermait le sac sur le premier corps. On avait du mal à imaginer cet aspect du travail de bandit : l'entretien des surfaces et le débarrassage des encombrants. Mais c'était une tâche nécessaire pour éviter que la vie dans les bidonvilles devienne difficile pour les honnêtes magouilleurs. Chaise avait pris l'habitude, en bon élément, il ne posait jamais de questions et s'évertuait à faire son travail avec un détachement professionnel. Drask se calquait sur lui du mieux qu'il pouvait. Même s'il s'avouait à moitié trouver étrange le fait de soulever un corps mou et froid d'humain, emballé dans un sac.

Le grand humanoïde s'assura une bonne prise puis se dirigea vers la porte, qu'il parvint à ouvrir sans renverser son précieux paquet. Il glissa la tête au-dehors pour examiner le petit couloir et la cage d'escalier : personne. Ouvrant pour refermer derrière lui, Drask se hâta de se rendre au vide-ordures, le sac frémissant au rythme de son déplacement.

La trappe protesta à grands renforts de grincements qui se répercutèrent sur plusieurs étages. Le granok dévoila ses dents dans une grimace d'exaspération et se dépêcha de se débarrasser du colis. Tête la première, le sac glissa puis se mit à chuter dans un souffle d'air qui s'éloigna puis se tut. Drask attendit quelques secondes puis fit un geste pour refermer la trappe. La bouche grogna à nouveau et claqua contre le mur. Le géant de pierre regarda dans les escaliers puis revint à la porte qu'il rouvrit pour disparaître à l'intérieur.

Chaise  frottait toujours le sol et ne lui accorda qu'un bref regard. Tous les deux s'activèrent du mieux qu'ils purent. Le maître mot était le temps, je pense que vous l'avez assez compris. Et le duo travaillait à un bon rythme. Ils ne parlaient pas, effectuant leurs tâches respectives avec une certaine maîtrise et beaucoup de professionalisme. Je tiens à le souligner quand même. Car les gars n'étaient pas en train de laver des taches de graisse ou de jeter de simples  détritus. Pourtant, ni Chaise ni Drask ne semblaient éprouver le moindre sentiment, la moindre étincelle de compassion pour les victimes de ce drame. C'est à ça qu'on reconnait les gars instruits à la bonne école, et qui ont déjà vécu leur part d'horreur.

Et ce drame quel était-il justement ? Six refroidis bons pour la benne à ordures. A première vue la porte n'avait pas subi d'assaut, donc il n'y avait pas eu d'attaque en règle. La position des corps indiquait une bataille au corps-à-corps... Mais bon... Les couteaux et autres joyeusetés retrouvés prêts des corps indiquaient la même chose. Pas de butin à portée. Donc soit les survivants avaient emporté la raison de la venue avec eux, soit il n'y avait jamais rien eu.
Pour Drask, tout ceci était issu d'une traîtrise ou d'un coup fourré. Avec peut-être un infitré du côté des locataires, qui avait déverrouillé la porte au bon moment.

C'était tout occupé à reconstituer le scénario qu'il balança l'avant-dernier corps dans le vide ordures. Cette fois, le paquet heurta une paroi dans un bruit sourd, avant de poursuivre sa chute jusque dans les ténèbres des niveaux inférieurs. Le granok se frotta les mains, referma la trappe avec le plus de discrétion possible, vérifia que personne n'était à l'affût dans les escaliers et s'en retourna à son dernier paquet cadeau.
Chaise en était quant à lui à la dernière tâche... De sang... Ha hahaha ! Pardon...
Une longue giclée de sang qui avait atteint un mur. Dans ces cas-là, c'était toujours les petits gouttelettes les plus ennuyeuses. Il suffisait de ne pas faire bien attention pour passer à côté.

"Merde."

Premier mot depuis une éternité. L'humain s'interrompit et se tourna vers le granok qui venait de jurer. Drask s'était penché pour fouiller dans son sac et se redressait avec un air ennuyé.

"Il n'y a plus de sacs pour les emballer."

Chaise ne rétorqua rien pendant un instant. J'imagine qu'il était en train de maudire intérieurement le granok pour sa bêtise. Avouez tout de même que c'était particulier : pondre une opération comme celle-là et se retrouver ennuyé par une broutille aussi anodine qu'un manque de sac poubelle.
Ils auraient pu s'en passer, et jeter directement le corps par la trappe, mais c'était prendre le risque qu'une caméra le repère sur un tas de déchets. Et puis Chaise n'avait pas l'habitude de bâcler sa mission. Travailler vite, oui. Mais bien.
"Va voir dans leur cuisine ou les chiottes. Avec un peu de chance ils avaient plus de jugeotte que toi."

Drask encaissa la pique sans rien dire, après tout il était fautif. Il évita le regard de l'humain et s'empressa de fouiller les quelques tiroirs de la petit cuisine d'appoint. Rien de ce côté. Chaise soupira, suivant d'un oeil les recherches de son élève.

"Si tu ne trouves rien tu vas devoir découper le dernier et le fourrer dans ton sac. Il t'en faudra un nouveau demain. De sac."

Le granok jeta un regard vers Chaise, mais l'humain n'avait pas la tête à rire. D'ailleurs ça me surprendrait d'apprendre que ce type avait un jour émis ne serait-ce qu'un soupçon de blague. Un genre de Lannys Dean avant son temps, même genre de balai bien enfoncé dans le...
M'enfin revenons à ce qui nous intéresse avant de nous mettre certaines personnes à dos.

Bredouille au niveau des étagères et armoires, Drask abandonna le coin pour se diriger vers la porte de la salle de toilette qu'il ouvrit machinalement. Et je pense que si j'avais été à sa place, à chercher un sac poubelle en ces lieux, ça m'aurait également surpris de me retrouver avec le canon d'un pistolet pointé vers mon front !

La main était tremblotante mais tenait fermement en joug. Le granok s'immobilisa instantanément, la porte terminant de s'ouvrir seul, se heurtant au mur dans son élan. Je ne sais pas si vous avez déjà été visé par un flingue, mais dans ces cas-là il y a toujours des centaines d'idées qui vous traversent l'esprit. C'était ce que subissait Drask durant de lentes secondes. Il se demandait s'il allait sentir la balle ou le rayon, si son crâne allait exploser en morceaux, s'il pouvait négocier, ou se jeter sur le côté pour esquiver. S'il devait dire quelque chose avant de se faire allumer... Oui... Probablement.

C'était une humaine. Assise au sol, appuyée contre une cuvette sale. Elle était vêtu comme tout le monde, coiffée comme n'importe qui. Ses traits étaient tirés dans une grimace de douleur, de peur et de détermination. Sa peau mâte blanchissait au niveau du visage et elle suait à grosses gouttes.

Drask vit le sang, sous le bras au niveau du ventre. Apparemment elle était une rescapée de l'affrontement qui avait eu lieu ici. Il se demanda comment elle était restée si silencieuse durant tout ce temps, coincée dans des chiottes minables, dans la douleur, alors que deux hommes de mains font le ménage juste à côté dans un silence quasi-religieux.

C'était tout de même une putain de malchance pour eux de ne pas avoir vérifié la pièce ET d'y trouver dans l'une des pires situations possibles un élément perturbateur qui me permet de mettre un coup de fouet à cette histoire. Je reconnais que jusqu'ici c'était plutôt tranquille, mais fallait bien planter l'ambiance pour que ça vous surprenne au moins à moitié comme Drask.

Elle n'avait pas baissé son arme durant la dizaine de secondes. Et c'est long dix secondes, surtout quand on est une cible facile. On a cette incroyable démangeaison à l'endroit où le projectile pourrait se loger. Mais je vais arrêter de vous faire peur pour rien. De toute façon, la plupart d'entre vous avez déjà croisé Drask en vie. Et vous vous imaginez bien qu'il n'a donc pas pu crever ce jour-là... Ou alors ça serait vraiment bizarre... Quelqu'un l'a déjà vu faire un truc de fantôme comme traverser un mur ou faire des plaintes lugubres la nuit ? Est-ce qu'il mange et boit, comme tout le monde...? Quoi ?! Si je demande c'est pour votre propre sécurité...

Le granok sentit que derrière lui, Chaise s'était rapproché, dans un angle mort pour l'assassin du petit coin. L'humain avait bien vu à l'immobilisme soudain de Drask que quelque chose n'allait pas, et en bon professionnel, il s'était bien gardé de se planter en plein devant comme un bon bleu-bite, pour secouer l'épaule de son camarade jusqu'à ce que mort s'en suive !

Pour en revenir à Drask, il avait toujours cette expression de surprise et de peur contenue qui lui donnait l'air ahuri que peut se composer un jabbit étourdi qui sort se balader le jour de l'ouverture de la chasse draken. Il n'avait toujours pas formulé le moindre mot, la moindre phrase qui pourrait tenter de le sauver. On est tous pareil, on aurait tous promis la galaxie entière et toutes les autres afin d'être épargné par celui capable de nous ôter la vie. C'est l'instinct de survie. J'ai vu ça dans un documentaire sur une chaîne protostar.

Chaise sortit son arme, le même couteau que tout à l'heure. Il se colla au mur en observant le granok. Drask tâchait de faire de son mieux pour ne pas donner la position de son camarade à la tireuse. On peut dire que la situation n'était guère réjouissante pour le gnoxien.

Le bras se baissa, lentement. Comme ça. L'humaine ne menaçait plus Drask de son flingue. Elle semblait presque avoir agi avec lassitude, renoncement. Peut-être n'avait-elle jamais tué et ne souhaitait pas commencer maintenant. Ou alors elle se sentait trop faible. J'avoue que j'ignore jusqu'à son nom, alors je serais bien incapable de vous donner l'explication de son geste.

Elle laissa son arme sur le côté, observa le granok qui restait encore immobile, estomaqué par ce qui venait de se dérouler en moins de trente secondes, puis rapprocha une cagette de sa main libre (l'autre toujours sur sa blessure) et passa un doigt sur un linge blanc roulé en boule.

Le linge remua doucement, dévoilant le visage d'un bébé humain. Alors je sais, vous allez me dire que c'est salaud et bien abusé de ma part de vous placer dans cette situation un chiard en plus, mais c'est pas moi qui ait choisi ! Et puis ça a de la gueule quand même, le décalage entre la violence du lieu et l'innocence du tout petit... Non ? J'aurais pu vous le mettre en intro et partir sur un retour en arrière pour expliquer comment on en est arrivé là. Ça aurait été bien classe... Tiens, je vais vous le faire pour le prochain chapitre !

Drask reposa les bras le long de son corps et la peur disparut pour ne laisser que la surprise pure et dure. Il jeta un regard à Chaise et s'écarta pour laisser ce dernier observer la scène. Une blessée s'occupant d'un enfant endormi. Je vous avais parlé des mauvaises surprises avec les morts pas vraiment morts sur les lieux de nettoyage, mais ça c'était une autre paire de manches !

Alors que le colosse en était encore à se demander ce qui était en train de se passer, Chaise vint s'agenouiller devant l'humaine, plaçant son visage à son niveau, et l'observant longuement. La femme eut comme réflexe d'écarter légèrement la cagette, observant l'humain avec une légère méfiance. Chaise écarta doucement l'arme qu'elle avait près d'elle, dans un geste lent et presque calme. Puis il saisit délicatement le bras contre le ventre et l'écarta avec attention, dévoilant la blessure.
Elle grogna et contint un cri de douleur mais se laissa faire. Drask se pencha pour mieux voir. Ce n'était pas mortel pour le moment, mais si elle demeurait plus longtemps ici, elle en mourrait. Chaise ne fit aucun commentaire et replaça le membre sur la blessure.

"Qu'est-ce qu'on fait ?" Demanda Drask.
Le granok n'avait jamais connu une situation comme celle-là. Et il ignorait totalement la marche à suivre. Chaise était très calme, presque rassurant pour les deux autres. Lui devait sans doute savoir quoi faire. Drask reporta son attention sur la blessée quand celle-ci inspira pour prendre la parole.

Un bruit sourd, comme du cuir qu'on déchire, avec un léger tintement métallique à la fin. L'inspiration se stoppa net alors que la femme ouvrit de grands yeux tandis qu'elle cherchait l'air.
La lame de Chaise avait tranché au niveau du cou. C'était propre et net, une longue ligne d'où s'échappait déjà des filets de sang qui venait tâcher un peu plus le haut que l'humaine portait.

Drask hoqueta presque autant qu'elle. La mourante et lui échangèrent des regards aux yeux écarquillés. Elle remua les lèvres mais aucun son ne sortit, lui entrouvrit la bouche et tendit légèrement un bras. Elle bascula finalement la tête en arrière et mourut dans un râle, noyée dans son sang. Dans cette position, la plaie était béante.

"Il ne faut jamais les écouter. C'est un coup à être dissuadé de faire le boulot... Et après tu as des ennuis avec le patron."

Chaise parlait calmement, observant sa lame qui n'avait même pas eu le temps d'être tachée de sang. Il donnait un cours. Avec un ton si neutre, si sobre, qu'il déclencha un frisson dans l'échine de Drask. Moi, à sa place, j'aurais fui directement. Un malade pareil, ça ne se côtoie pas.

Mais ce taré n'avait pas fini. Il avait une mission à accomplir, et un cadavre de plus à s'occuper. Alors que le granok en était encore à se demander ce qui venait de se passer dans la dernière minute, l'humain saisit la cagette et observa l'enfant, avec le même regard que celui qu'il avait donné à la femme.
Drask ne fit rien, hormis le regarder avec horreur, cherchant la lame des yeux. Il l'avait rangée. L'air semblait lui manquer, tout comme les mots. Chaise se leva et, tenant toujours la cagette, se rendit à la porte. Drask demeura seul à l'intérieur, fixant la porte que Chaise venait d'emprunter. Il n'osa pas faire un mouvement, pas faire un bruit. La situation ne permettait aucune réponse logique.

Un bruit vint du couloir, un bruit familier depuis peu. Le bruit de la trappe qu'on ouvre. Un silence. Puis la fermeture toujours aussi grinçante.

Chaise reparut, fixant son compagnon de son effroyable regard neutre. La cagette n'était visible nulle part. Je n'en dirais pas plus, je pense que tout le monde a compris ce que cet enfoiré venait de faire. Il s'approcha de Drask. Allait-il le tuer lui aussi maintenant ? C'était quoi ? Un concours ?

L'humain pénétra à nouveau dans les chiottes et enjamba la morte sans lui prêter attention, il cherchait autour de lui. Que cherchait-il, tandis que Drask se demandait s'il serait capable de bouger ou de parler après ça. Rien ne lui semblait logique. Comment agir après de tels actes ? Comment se comporter ? Tout ce qu'il essayait d'imaginer semblait si faux.

Chaise trouva finalement ce qu'il cherchait et le tendit à Drask. Il s'agissait de sacs poubelles enroulés les uns sur les autres.

Ils avaient une mission à finir.

Voilà. J'espère que j'ai pas trop plombé l'ambiance. Mais je me devais de commencer par ça. Ça permet de comprendre certaines choses sur lui. Et comme on m'a engagé pour du long terme sur cette affaire-là, j'ai d'autres chapitres pour vous, ils sont pas tous aussi glauques, je vous rassure, là c'était le plus dur, enfin je crois...

Même pour lui, ça reste un événement marquant dans sa longue vie. Je vous conseille pas d'aborder le sujet avec lui. De toute façon tout ça reste entre nous. Après avoir fini cette mission. Drask est rentré chez lui. Il ne dormit pas et se contenta de rejouer la scène dans son esprit. Avec le temps, il modifia l'événement, réagissant d'abord d'une manière, s'interposant entre Chaise et la femme, ou le raisonnant sur la conduite à adopter. Il s'imagina une suite, le pauvre bougre, quelque chose contenant de l'espoir. La femme était sauve, l'enfant grandissait. Drask les protégaient et les intégraient dans la famille, malgré tout. Chaise était ramené à la raison... Ou brutalement mis à mort pour ce qu'il avait tenté de faire, cela variait. Oui. Il fallait enfouir la réalité parmi les rêves.

Aujourd'hui, je serais bien incapable de vous dire comment Drask se souvient de cette événement. Moi je vous raconte les faits ici, mais lui, et bien... Il a sa propre histoire.
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Drask

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